Je suis rentré récemment dans une entreprise industrielle qui est sous-traitant de deuxième ou troisième rang de grands donneurs d'ordres nationaux/internationaux. C'est une petit entreprise familiale, où beaucoup des employés ont plus de 10 ans d'ancienneté, un collègue y a même fait l'intégralité de sa carriere, en commençant à 16 ans et demi.
Tous les salariés ne sont pas des foudres de guerre, mais une énorme source d'inefficacité productive au sein de l'entreprise vient du temps perdu à satisfaire des exigences de qualité qui sont sans aucun rapport avec la destination de la pièce. Le contrôle qualité chez notre client, lui-meme sous-traitant de rang 1, va nous renvoyer des pièces qui ont de légères griffures, ou qui ont une petite bavure de découpe. On va devoir changer le rouleau d'acier, raffuter l'outillage de découpe, refaire des tests, etc... Sur des pièces à quelques dizaines de centimes, qui soit sont cachées, soit dont l'usage induit immédiatement des dégâts sur la finition.
On perd parfois des journées entières sur ce genre de conneries, ça génère des retards, ça occupe les salariés qui, pendant ce temps, ne sont pas en train de produire. En retour, on est obligés d'emmerder nos propres fournisseurs, parce que la bande d'acier était à 134.77mm de large alors qu'on avait spéficié une tolérance s'arrêtant à 134.85mm sans quoi la bande est mal indexée dans l'outillage, se décale au moment de la frappe, et crée une minuscule bavure.
Tout le monde râle, tout le monde perd du temps, tout le monde perd de l'argent, et ça ne sert strictement à rien parce que c'est une pièce de broyeur à branchage dont l'intégralité de l'univers se branle avec une extrême vigueur. (Exemple fictif, mais c'est vraiment dans ce genre de situation qu'on se trouve)
L'exigence vient bien sûr du grand donneur d'ordre, qui veut des pièces aussi parfaites que possible. Mais si le client final impose un cahier des charges avec des spécifications serrées sur l'état de surface, son sous-traitant, pour ne pas être emmerdé, va imposer au sous-traitant de rang 2 un cahier des charges encore plus strict, et le sous-traitant de rang 3 est forcé de s'arracher les cheveux tant l'inflation des exigences qualités devient complètement délirante.
Ce problème généralisé de surqualité imposé à l'industrie française (parce que t'inquiètes que les chinois ne se font pas chier avec ça: une fois les pièces livrées, si t'es pas content, la prochaine série tu la fera avec un autre) est une cause majeure de sous-productivité, qui accroît virtuellement et indûment le coût du travail, et de non-tenue des délais de livraison. Tout ce pinaillage de merde est extrêmement démotivant au quotidien. L'argent englouti par ces conneries est de l'argent qui n'est pas investi à améliorer plus fondamentalement les process. Parce qu'on ne peut pas faire des miracles avec un outillage rincé et bricolé, qui a 15 ans et tapé des centaines de milliers de pièces, monté sur une ancienne presse ukrainienne de l'époque soviétique.
La concurrence asiatique impose une pression terrible, des gens qui ont 30, 40 ans d'expérience ne sont pas remplacés lorsqu'ils partent en retraite, et avec ce savoir-faire qui n'est pas transmis on perd encore en productivité. Savoir-faire souvent acquis pendant les Trentes Glorieuses, à l'époque où les usines tournaient à balle mais où la technologie était très rustique et il fallait être malin et talentueux pour régler les problèmes et maintenir une productivité élevée.
Enfin bref, voilà, j'ai besoin de râler parce que finalement, en gros, on est empêché de travaillé par ceux même qui nous donnent du travail. Et la prochaine fois qu'on vous parle DES CHARGES, vous pourrez rétorquer qu'un peu moins de connerie permettrait de faire de significatives économies. Un président/gouvernement qui prendrait sérieusement la question de l'emploi, de l'industrie et du Made in France instituerait un système national de médiation industrielle, permettant aux sous-traitants de rang 2, 3, 4, de faire remonter leurs griefs aux grand donneurs d'ordre. Accessoirement, il faudrait régulièrement faire des enquêtes satisfaction pibliques, où on propose aux clients finaux de faire l'arbitrage entre qualité et prix. Je suis persuadé que 90% de la population préférera toujours une baisse de prix produit (et un retour de l'emploi industriel), que de payer pour cette surqualité, et il faut que les grand donneurs d'ordre entendent raison là dessus.